Informations / Loi de 1905

Églises et État : cent ans de séparation en France

Extrait de Réveillez-vous ! du 22 décembre 2005, pages 16-18.

SI NUL divorce n'est idyllique, bien âpre aura été celui entre l'Église catholique et l'État en France. Le 9 décembre 2005 marque le centenaire de la loi dite de " Séparation " qui consacre la rupture de la République d'avec toutes les religions. Quelles sont les raisons de cette désunion ? Un retour en arrière de deux siècles s'avère instructif.

La crise révolutionnaire

La Révolution française bouleverse le statut de l'Église romaine. Alors qu'il n'est pas antireligieux au départ, le mouvement s'en prend peu à peu au clergé. Le 4 août 1789, la dîme est abolie, privant l'Église d'une manne substantielle. En novembre, les biens cléricaux sont confisqués. Puis vient le vote de l'Assemblée constituante le 12 juillet 1790, qui décrète la Constitution civile du clergé : prêtres et évêques deviennent des fonctionnaires de l'État. En novembre, le clergé est appelé à prêter serment à la Constitution. Le corps ecclésiastique se scinde en deux : d'un côté les prêtres " jureurs ", de l'autre les " réfractaires ". L'année suivante, le pape condamne toute allégeance.

L'Église entre dès lors dans une phase de persécution. Fin août 1792, on donne deux semaines aux prêtres réfractaires pour quitter le pays s'ils veulent échapper au bagne. En septembre, plus de 200 ecclésiastiques sont massacrés à Paris. Dans l'Ouest, on traque les membres du clergé partisans des chouans. Moins de trois ans plus tard, six évêques auront été guillotinés et 10 000 prêtres auront pris le chemin de l'exil.

S'ensuit une vague de " déchristianisation ". Des édifices religieux, à commencer par Notre-Dame de Paris, sont dédiés à la " déesse de la Raison " ; on institue une fête en l'honneur de " l'Être Suprême " ; des révolutionnaires vont jusqu'à vouloir établir la " théophilanthropie " comme culte national ; d'autres célèbrent des " fêtes décadaires " fondées sur une semaine de dix jours. Mais toutes ces expressions d'une religion laïque ne reçoivent qu'un timide accueil. 

Fête en l'honneur de la déesse de la Raison, célébrée à l'intérieur de Notre-Dame.

 

Puis vient le coup d'État de Bonaparte en 1799. Deux ans plus tard, dans un désir de rétablir l'ordre et de régenter la religion, le futur empereur signe un concordat avec Pie VII. L'accord ne reconnaît pas le catholicisme comme religion d'État, mais simplement comme celle de la majorité des Français. L'année suivante sont reconnues les Églises protestantes et un peu plus tard encore la religion israélite.


Querelles anticléricales

Après 70 ans de relative accalmie, l'Église entre dans une nouvelle zone de turbulence lors de l'avènement de la IIIe République. Bien des catholiques sont demeurés monarchistes et s'opposent aux vues républicaines. Malgré les changements issus de la Révolution, l'Église continue de peser de tout son poids sur le monde politique, ce que les républicains ne peuvent tolérer. Les positions se radicalisent : " Le cléricalisme ? voilà l'ennemi !  [1 – Discours à la Chambre des députés, 4 mai 1877.], tonne Gambetta.

Le climat se détériore encore dans les années 1880 quand les autorités décident de laïciser l'enseignement et de retirer aux religieux le droit d'enseigner dans les écoles publiques. Sous la férule de son ministre de l'Instruction publique Jules Ferry, l'État institue l'enseignement gratuit, laïque et obligatoire.

L'affaire Dreyfus ravive la querelle anticléricale. En 1894, Alfred Dreyfus, officier d'origine juive, est condamné pour haute trahison sur des preuves inconsistantes. Tout au long du procès, les milieux catholiques, notamment la presse, affichent une position antijuive. C'est le prétexte qu'attendent les adversaires de l'Église. Comme le dira l'historien Charles Phillips, " le fanatisme des cercles catholiques dans l'affaire Dreyfus fut pain bénit pour les partis francs-maçons et anticléricaux ". Le pays se divise alors en deux camps : les " deux France ", l'une militariste, antijuive et catholique ; l'autre républicaine, laïque et anticléricale.

Le divorce est consommé

La vague anticléricale sape l'assise de l'Église et conduit d'abord à l'adoption de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations. Le texte stipule que tous les ordres religieux doivent recevoir une autorisation du gouvernement. Les tensions s'exacerbent en 1902 avec la désignation d'Émile Combes comme président du Conseil. On ferme des milliers d'écoles catholiques ; les expulsions de religieux se multiplient. Celle du monastère de la Grande Chartreuse, près de Grenoble, fait date. En avril 1903, l'armée investit les lieux, force les barricades et fracture les portes pour déloger les moines retranchés dans l'église conventuelle. Les relations avec le Saint-Siège tournent court en juillet 1904 avec la rupture des relations diplomatiques. Finalement, le 9 décembre 1905, la loi de Séparation est adoptée.

Expulsion manu militari des Chartreux en 1903.

En son article 1er, la loi garantit " la liberté de conscience " et " le libre exercice des cultes ". L'article 2 déclare que la République ne reconnaît ni ne finance aucun culte. L'article 3 prévoit l'inventaire de tous les biens ecclésiastiques. Quant à l'article 4, il donne un an pour transférer tous ces biens vers des " associations cultuelles ".

L'Église regimbe contre la nouvelle législation. En 1906, deux encycliques de Pie X condamnent la loi de Séparation et proscrivent la constitution d'" associations cultuelles ". Fin janvier commencent les inventaires. Pour les catholiques, le sacrilège est atteint quand on ouvre les tabernacles renfermant les hosties consacrées. Début février, des émeutes éclatent dans plusieurs églises de Paris, par exemple à Sainte-Clotilde. Compte rendu du journal L'Aurore : " De nouvelles charges de police se produisent à chaque instant. Deux compagnies de gardes municipaux à pied font leur apparition. [...] À quatre heures et demie, on prend l'église d'assaut. On enfonce les portes avec le concours des pompiers, qui sont munis de haches. Une centaine de personnes sont blessées. [...] À l'intérieur de l'église, deux cents personnes sont massées derrière une barricade élevée à la hâte. [...] Les gardes et les agents prennent possession du chœur. [...] L'agent des domaines y pénètre à son tour et s'apprête à procéder à l'inventaire.  [2 – L'Aurore, 2 février 1906, p. 1.] "

Dans l'église Saint-Pierre du gros Caillou, à Paris, après l'émeute du 2 février 1906.

Là où le catholicisme est très influent, la population résiste bec et ongles. Il est des villages où le préposé aux inventaires est reçu fourche à la main, quand ce n'est pas avec le fusil. Cet affrontement entre les " deux France " tourne au drame à Boeschepe, près de la frontière belge. Le 6 mars 1906, une foule de 200 personnes s'ameute dans l'église autour du percepteur venu effectuer l'inventaire. Le fils de l'agent voit son père menacé, saisit une arme et tue un manifestant. Le lendemain, la Chambre des députés gronde. Le ministère est renversé et on suspend les inventaires. Pour Clemenceau, " la question de savoir si l'on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine  [3 – Intervention au Sénat, 20 mars 1906.] ".

Lors des inventaires, les passions se déchaînent.

En rejetant la loi de Séparation, l'Église se place hors la loi, sans statut légal. Affront suprême, églises et cathédrales sont confisquées et deviennent propriété des communes et de l'État.

Mais le patriotisme de l'Église catholique durant la Grande Guerre annonce son retour en grâce. Ce soutien à " l'union sacrée " lui vaut la réconciliation avec l'État  [4 – D'après Daniel-Rops, " 25 000 prêtres servirent sous les drapeaux, dont 12 000 comme combattants, et 4 608 tombèrent au champ d'honneur ". — Un combat pour Dieu (1870-1939), Paris, Fayard, 1963, p. 382.]. Les relations diplomatiques avec le Vatican sont rétablies en 1921. Puis on crée en 1924 une structure religieuse sur mesure pour l'Église : ce sont les associations diocésaines, regroupées autour de l'évêque. L'Église catholique française retrouve un statut juridique.

Vers l'apaisement ?

Malgré des balbutiements houleux, la loi de Séparation est aujourd'hui regardée par beaucoup comme un facteur de paix civile. En effet, puisqu'elle ne reconnaît aucun culte comme religion officielle, elle garantit la neutralité de l'État qui, en principe, ne fait aucune distinction entre les différentes confessions. Quantitativement, l'islam est aujourd'hui la deuxième religion du pays. Bien d'autres cultes (protestant, israélite ou bouddhiste par exemple) ont également un statut légal. De même, les Témoins de Jéhovah sont organisés en plus de 1100 associations cultuelles dûment enregistrées.

Certains sont cependant d'avis qu'il serait temps de retoucher la loi de Séparation. Dans l'hexagone, le débat sur la laïcité demeure très sensible. Au terme de nombreuses polémiques sur les " sectes ", la France s'interroge aujourd'hui sur la place de la religion dans la sphère publique. Témoin le nouveau texte interdisant le port dans les écoles de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. Ces rapports particuliers entre l'État et les religions amènent souvent à parler de " laïcité à la française ". En ce sens, pour reprendre les termes de l'ouvrage officiel du Centenaire, l'adoption de la loi de 1905 aura été " un moment crucial de l'histoire de France  [5 – Histoire de la laïcité à la française (Loi de 1905 : Le Livre du Centenaire Officiel), Académie des sciences morales et politiques, Paris, 2005, p. 185.] ".

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